Fuir
Fuir. Fuir une réalité insupportable de douleur. Fuir pour trouver un bien-être ailleurs. Fuir parce qu’on n’a plus la force d’affronter. Fuir.
J’ai fui. J’ai quitté ma ville pour fuir, pour m’éloigner de toutes les souffrances provoquées par la vie. Ma ville natale était devenue le cercle du divorce et du cancer. Mais aussi d’une enfance et d’une adolescence douloureuse.
Parfois, je me demande pourquoi la vie nous inflige des épreuves si difficiles. Certaines personnes semblent protégées, tandis que d’autres ne le sont pas du tout. Nos parcours sont différents. Mais qu’est-ce qui fait cette différence ? Le karma ? Peut-être. Je crois au destin sans avoir la foi, du moins celle attachée à la religion. Croire au destin m’amène à penser que l’épreuve est pour nous mettre sur la voie qui est la nôtre, qu’elle n’est pas là pour rien. Quand j’ai fui, j’ai cru à cette idée. J’ai vraiment pensé que tout ce qui m’était arrivée était pour du meilleur, cette croyance n’a pas duré. Elle ne pouvait durer. Les bagages nous suivent, ceux du passé lointain ou proche, ceux des douleurs de l’enfance, des conflits non résolus, des rêves disparus, des rêves oubliés, ceux des projets avortés, ceux des amours perdus. Tous ces sacs remplissent la valise qu’on a préparée avec soin. Partir pour fuir devient une illusion perdue, une croyance qui s’étiole quand les sacs s’ouvrent à nouveau.
Fuir pour mieux revenir
J’ai pris la décision de tout quitter sur un coup de tête. Je ne regrette pas ce choix, si j’étais restée, je sombrais, je le sais. Par contre, je croyais avoir laissé derrière moi mes démons, quelle erreur !
J’ai fui et j’ai atterri avec une illusion dans mes veines. L’illusion que tout allait changer en un clic, que je démarrais une nouvelle vie. J’ai fui et j’ai atterri en Afrique.
J’ai rêvé d’Afrique, celle de Karen Blicksen, cette Afrique vierge et envoutante. Une Afrique faite de grands espaces, de force, d’authenticité. Une Afrique qui n’a jamais existé dans mon quotidien. Les premiers temps, j’ai aimé le chaos, le bordel, ils me correspondaient, puis ils ont laissé la place à l’irritation, celle de voir une Afrique loin de mes rêves. Ce n’est pas l’Afrique qui a changé, c’est mon état d’esprit. Parce que mes démons ne m’avaient pas quittée, parce que mes sacs s’ouvraient de plus en plus. Alors j’étais en lutte.
Je revenais chez moi plusieurs fois par an, toujours pour la même raison, celle des contrôles pour le cancer. Dans cette ville où j’ai vécu toute ma vie, je ressentais le mal être, l’angoisse, la douleur, la tristesse. Certainement influencé par la raison de ma présence, mais pas seulement. Je ne m’y sentais plus chez moi. Quand j’y étais, j’avais la sensation d’être une inconnue, que ma ville était une inconnue. Sans les contrôles, est-ce que je serais revenu aussi souvent, je ne pense pas. Mais peut-être. Parce que là où je vivais, dans cette Afrique du chaos, je ne trouvais pas ma place. La tristesse était toujours présente, plus facile à supporter sans l’angoisse et la douleur, qui, elles, étaient restées derrière moi. Mon quotidien n’avait rien à voir avec ce que j’avais espéré, ce que j’avais cru. Ma nouvelle vie, celle dans mon esprit, était un idéal illusoire. Mes démons m’avaient suivi. Il ne pouvait en être autrement. Ces histoires de changement de vie, ces personnes qui trouvent leur voie après une grosse épreuve, après la maladie, est-ce vrai ? J’ai beaucoup de mal à y croire. Oui, j’avais changé de vie, oui, je tenais un discours positif. Mais c’était faux. J’allais un peu mieux, mais je n’allais pas bien. Ce n’est pas si simple. Par contre, je commence à croire que d’être loin, de vivre dans une autre culture, dans un autre univers, m’a permis d’affronter l’ouverture de mes sacs.
Ma nouvelle vie n’a rien de radical. J’ai fui à l’étranger. Pour fuir à nouveau, quitter encore pour revenir. Un retour à la source. Je suis revenu dans ma ville, une inconnue qui n’est plus ma place. Alors, je m’en suis un peu éloigné. J’ai posé mes sacs dans la source de mon enfance. Dans cette campagne où j’ai vécu les plus beaux moments de mes jeunes années. Cette campagne brisée par les colères familiales. Je suis revenu à ma source et je sais que ma fuite a été salutaire. Fuir ne fait pas oublier les démons, ne clôt pas les sacs. Mais fuir aide à grandir. Je suis revenu en ayant appris, je suis revenu avec des sacs plus légers. C’est en revenant que j’ai perçu la diminution de leur poids. Parfois, il faut fuir pour mieux revenir.
"L'herbe n'est pas plus verte ailleurs !"
J’ai écrit ce texte trois mois après mon retour en France. J’ai fui l’Afrique pour un retour à ma source. Avec le recul, j’ai compris ce que m’avait apporté l’Afrique, je ne m’en suis pas rendu compte sur l’instant. Derrière le chaos, derrière la nouvelle Afrique, il y a l’authenticité et la force présente dans la terre, dans les sourires, dans la musique. J’ai ressenti l’Afrique de manière plus forte en la quittant. J’ai ressenti son pouvoir, sa brise mystique qui avait ouvert en moi des portes insoupçonnées.
Aujourd’hui, je ne suis plus dans cette campagne de ma source, celle des conflits familiaux, je me suis encore éloigné. Ma perception change, s’affûte en m’installant dans une bulle d’observation. Je regarde à travers la lunette le souffle de mon cœur tout autant que mon entourage extérieur. Et j’ai vu. J’ai vu que, dans mon départ, une autre trace s’était dessinée dans le sillage de mes pas, celle du mouvement. Cette fuite en terre étrangère m’a fait voir ce besoin de mouvement qui m’anime depuis si longtemps. Un besoin oublié dans les rêves perdus.
Je me souviens d’un rendez-vous avec ma psy, il y a plusieurs années maintenant. Je lui parlais de mon envie de partir vivre à l’étranger. C’était une période de forts questionnements et je ressentais le besoin de changer d’environnement. Elle m’avait dit : « L’herbe n’est pas plus verte ailleurs. » J’ai beaucoup repensé à cette phrase. Cette phrase sonne juste, l’herbe n’est pas plus verte ailleurs, mais peut-être est-elle d’un vert différent ? En Afrique, l’herbe était différente, elle était jaunie par le soleil et la chaleur, presque absente, elle reprenait vie avec la saison des pluies, un vert tendre, lumineux, gorgé d’eau, mais d’une couleur différente de nos campagnes. L’Afrique m’a offert la parenthèse dont j’avais besoin, comme une bulle de retour à la vie où j’ai pu regagner en force intérieure et affronter les démons qui sortaient de mes sacs.
Parfois, on a besoin de fuir, mais parfois on a juste besoin de partir. Avec le recul, je crois que je suis simplement partie, même si tout le monde me disait que je fuyais. Dans mon cœur, je sais aujourd’hui que je suis juste partie parce que j’avais besoin de voir une herbe différente.
Le mouvement est une partie importante de mes besoins, je le sais, je le vois, je le sens. Je n’ai pas toujours le courage de suivre ce besoin, mais j’essaie de m’y employer en tentant de créer ma propre réalité.
Célia Plume
Droits d’auteur Célia Plume