Le dialogue de la maladie

J’ouvre les yeux, autour de moi, le vide. Je suis seule dans cette salle aseptisée. Le bip régulier de mon cœur qui bat résonne à mon oreille. Personne. Je suis seule. Mon esprit est encore embrumé des effluves de l’anesthésie générale et, sans mes lunettes, tout semble encore plus trouble. Je suis impatiente de connaître le verdict tout en redoutant d’entendre le pire. Le médecin se tient devant moi, il s’approche et se penche. Je vois à son visage que la nouvelle n’est pas bonne. Il n’affiche pourtant pas une expression alarmante, il a juste cet air d’habitude neutre. Il me dit : « C’est une tumeur et, au vu de son aspect, il y a de fortes chances qu’elle soit maligne. Il faut attendre les résultats de la biopsie pour confirmer. » Sa voix monocorde me fait l’effet d’un glaçon. Je sens la peur s’insinuer et je prononce ces mots « C’est un cancer alors » « Oui, il y a de fortes chances. » Il m’informe que je serai contactée dès les résultats reçus, puis il s’en va. Je suis seule, j’ai froid. Les larmes coulent sur mon visage… j’ai froid. La maladie est venue à moi, elle m’apporte la peur.

Froideur médicale

Une semaine après, ce même médecin me confirmait le cancer par téléphone. La froideur médicale ne faisait que commencer. Et cette phrase me revient à l’esprit : « Il y a de fortes chances ! » En quoi est-ce de la chance ? En quoi avoir un cancer est-il une bonne chose ? Ce médecin devrait retravailler son vocabulaire. Une fois l’appel terminé, je me concentre sur les mots qui me mettent en rage. Un exutoire comme un autre, j’avais besoin d’exprimer cette colère, et de m’apitoyer sur mon sort. Normal, non ? Il est bon de s’octroyer ce droit, il est bon de flancher et d’en vouloir à la terre entière. C’était ce qui m’animait à cet instant, l’injustice. Encore une épreuve à vivre, encore la souffrance, ma compagnie quotidienne depuis seize mois, depuis le départ de mon mari. La brutalité de la rupture, après dix-huit ans de vie à deux, m’avait plongée dans un désarroi douloureux. Je comprenais son départ, mais j’avais mal. Je comprenais, mais je souffrais. L’amour que j’éprouvais pour lui était mon Everest. Je ne devrais pas parler au passé, cet amour est toujours aussi fort, mais il a changé de perspective, sa part d’égo s’estompe avec le temps. En seize mois, je n’avais pas encore fait le deuil. Et maintenant, la maladie venait frapper. Imaginez une masse qui vous frappe sur la tête pour vous enfoncer dans la terre qui vous opprime et vous étouffe. Prenez cette image et vous êtes encore loin de ce que je ressentais. Le cancer était le coup fatal, mon mari était parti, je n’avais plus de travail, et j’étais malade. Alors oui, j’étais au comble de l’injustice. Pourtant, une petite voix résonnait dans mon esprit, elle scintillait de justesse, tout ça n’était pas par hasard, tout ce que je vivais, et surtout le cancer, venait me parler. L’apitoiement a laissé la place à la quête de la compréhension, je voulais savoir pourquoi, je voulais découvrir ce que je devais changer en moi. C’est dans cette optique que j’ai fait le choix de contacter une énergéticienne. Ce que j’avais perdu, j’allais le remplacer par un gain encore inconnu.

Mais avant d’en venir à ce point, revenons à la froideur du médical. Après cet appel, tout s’est enchaîné, en quelques jours, j’étais assis dans le bureau de l’oncologue qui me décrivait le musée des horreurs. Il est peut-être temps que je vous parle de ce cancer, déjà à un stade très avancé, mais par chance localisé. Vous voyez, j’y reviens à ce mot « chance » ! Ce n’est sans aucun doute pas vraiment anodin. Bref ! La tumeur, d’une taille conséquente, s’était installée entre l’anus et le vagin, j’avais un cancer anal. Je faisais partie du pourcentage infime de femme qui, à l’âge de la quarantaine, déclenche ce type de cancer à cause du papillomavirus. Ce premier rendez-vous avec mon oncologue attitré restera gravé dans ma mémoire. J’ai même l’impression qu’il s’est imprégné dans mes cellules !

Je sais que les médecins doivent aborder toutes les possibilités, bonnes ou mauvaises, leur rôle est de nous informer. Je sais que pour eux, il s’agit d’un travail, mais certains devraient suivre des cours de bienveillance… le cas de mon oncologue. Le premier entretien m’a dévasté. Je suis sortie de son bureau avec la certitude que je n’allais pas m’en sortir. En gros son discours était simple, il y avait de forte chance (on y revient encore !) que le traitement ne fonctionne pas et que je développe d’autres cancer. Mes chances étaient infimes ! Très encourageant. On s’apprête à combattre une maladie sans espoir. Et le comble du comble, même si le traitement fonctionnait, je n’aurais plus de vie sexuelle. Donc à quarante-cinq ans, le sexe était terminé pour moi. Je regardais cet homme qui considérait qu’une femme de mon âge ne devait pas se soucier de sa vie sexuelle. J’en restais bouche bée, stupéfaite d’entendre un discours aussi glacial et déplacé. Ma bouche ne resta pas longtemps fermée, j’étais en rage et mon avis sur la question fusa sans limites. Je pense qu’on ne lui avait jamais parlé ainsi, mais il écouta. Il changea de posture durant les autres rendez-vous, ce que j’apprécie grandement.

Au delà du traitement

J’entamais le traitement avec une volonté de vivre, et non de survivre. Je voulais ma revanche sur la vie, prouver à l’Univers et à cet imbécile d’oncologue que je guérirai du cancer et que j’aurai ma cerise sur le gâteau, le sexe. Pour y parvenir, je savais que le médical ne pouvait se suffire à lui-même. Alors, j’ai tout fait. Hypnose, naturopathie, soins énergétiques deux fois par semaine. J’en avais ras le bol des jus de carotte, j’étais épuisée et je me sentais seule. Au fil des jours et des semaines, les séances de radiothérapie avaient grignoté mon corps et mon moral. Mes organes brûlaient, je les ressentais, j’aurais voulu me déchirer les chairs pour tout arracher et ne plus endurer cette douleur atroce. Sous mes yeux, je voyais la peau de mon sexe se calciner, le noir affiché dévoilait l’état de mes tissus internes. J’étais prévenu, le traitement serait lourd, pas tant sur la durée, mais sur la puissance des rayons. Je peux vous assurer que le temps peut paraître long dans ce genre de situation, mais j’ai tenu. Les derniers jours furent les pires. Je venais de passer huit semaines à me faire brûler quotidiennement, mais les trois derniers jours ont été les plus éprouvants psychologiquement. Je n’en pouvais plus de me rendre volontairement sous cette machine qui me faisait tant souffrir. Malgré les soins énergétiques, j’avais basculé en mode robot, ce n’est qu’à la fin du traitement médical que j’ai accueilli ce que l’énergéticienne me disait et son travail sur moi.

J’ai commencé à voir et à comprendre le pourquoi de la maladie. J’ai commencé à voir à quel point je m’étais éloignée de mon cœur et à quel point mon fonctionnement venait d’un conditionnement. Pourtant, rien ne se passe aussi facilement, parce que, malgré cette nouvelle conscience, j’avais déposé le voile du déni sur les émotions profondes liées à la maladie. J’ai d’abord ressenti la libération de la fin du traitement, la douleur s’estompant petit à petit, puis un plus grand soulagement d’apprendre que j’étais en rémission. L’homme, le sachant, l’oncologue avait tombé le masque tant il était surpris que mon corps soit parvenu à la guérison. Je le regardais, un sourire de fierté affiché sur mon visage. Je savais que mon choix de ne pas me cantonner au médical était la raison de cette merveilleuse nouvelle. Je suis restée sur mon petit nuage plusieurs jours pour finalement sombrer lentement.

Le cumul des épreuves en un temps record et ce moment où j’ai entendu que je pouvais ne pas m’en sortir ont eu raison de moi. Des émotions accentuées par un passé assez compliqué.
Peu à peu, je perdais l’espoir, je m’éteignais. Plus rien n’avait de sens, plus rien n’avait d’intérêt, la lumière disparaissait, l’ombre m’envahissait. Deux années à subir, je n’avais plus la force ni de continuer ni d’arrêter. J’étais là, planté à attendre une lueur qui ne venait pas.

Mon premier pas vers la guérison a été de fuir. J’ai fui à l’étranger, j’ai tout quitté. J’y ai trouvé un bout de lumière.

Vous savez, les mois qui ont suivi le diagnostic, je parlais de la maladie comme “mon cancer”. Il m’appartenait, il me représentait. Sans m’en rendre compte, je m’identifiais comme étant une cancéreuse. Aujourd’hui, presque quatre ans après, je parle du cancer, il ne m’appartient plus. Est-ce parce que je suis en rémission depuis suffisamment longtemps ? Peut-être, mais ce n’est pas la seule raison. L’autre raison, certainement la plus importante, est que je continue de guérir. Une guérison émotionnelle et psychologique. Je me répare et je ne suis plus “mon cancer”. La maladie, il faut parvenir à l’extirper de soi, à la regarder de haut pour voir ce qu’elle nous dit.
Il y a quelques jours, j’ai regardé ce qu’elle signifiait dans le Dictionnaire des maux de Jacques Martel, le symbolisme, la signification du cancer. « C’est ma façon d’en finir avec la vie. Je m’autodétruis et c’est là un
suicide déguisé. J’ai l’impression d’avoir « raté » ma vie et je vois cette dernière comme un échec. » L’explication est bien plus longue, je ne vous partage qu’une phrase qui résonne particulièrement en moi. C’est ce que j’ai ressenti quand mon mari est parti. J’avais raté ma vie parce que j’ai été incapable de préserver ce qui était le plus important pour moi : l’amour qui nous unissait. Je suis allée jeter un œil à la signification du mot Tumeur, Tu meurs, qui nous dit : « En gardant en moi de vieilles blessures, des pensées négatives par rapport à mon passé, celles-ci s’accumulent et forment une masse qui finit par devenir solide. » Frappant ! Le résumé de ma vie. Malgré un suivi en psychologie durant quinze ans, je savais que je ne libérais pas ce que je ressentais au fond de moi. Je n’ai jamais accueilli la colère vis-à-vis de mon passé, je n’ai jamais exprimé la douleur, je faisais en sorte d’aller bien, un leurre que j’avais du mal à maîtriser.
J’ai fini par comprendre la maladie. La rupture en a été le déclencheur, mais elle venait me montrer ce qui devait changer en moi. Et c’est en retrouvant ma propre spiritualité et une reconnexion à l’énergie que j’avance dans la guérison.

Alors oui, aujourd’hui, j’accepte d’avoir vécu cette épreuve. Ne croyez pas que tout est simple, je flanche encore, et ce n’est pas près de changer. Mon quotidien est encore lié aux séquelles du traitement médical qui m’a à la fois guéri et abîmée. Il m’arrive d’entrer en colère, d’en avoir marre, de m’inquiéter, mais je laisse la lumière s’épanouir. Le gain est ici, dans la lumière qui s’épanouit en moi, dans le cœur que j’écoute pour bercer mes choix, mais aussi dans l’étincelle d’un nouveau sens à ma vie… juste une étincelle.

Célia Plume

Droits d’auteur Célia Plume